« On m'a dit que si je partais deux mois en Irlande, mon contrat d'apprentissage serait rompu et que je perdrais mon diplôme. » Ce message, reçu en juin dernier, est faux — mais il circule tellement qu'il décourage chaque année des centaines d'apprentis.
En résumé : un apprenti ou un alternant en contrat de professionnalisation peut effectuer une partie de sa formation à l'étranger, en Europe comme hors d'Europe, pour une durée pouvant aller jusqu'à un an, dont six mois maximum en « mise en veille » du contrat (articles L. 6222-42 et L. 6222-44 du Code du travail, issus de la loi du 5 septembre 2018 pour la liberté de choisir son avenir professionnel). Deux régimes coexistent : pour une mobilité de moins de quatre semaines, le contrat français continue de s'appliquer normalement — l'employeur reste responsable, le salaire est maintenu. Au-delà, le contrat peut être mis en veille : l'entreprise d'accueil étrangère devient responsable des conditions de travail, l'employeur français suspend le versement du salaire (sauf s'il choisit de le maintenir) et l'apprenti conserve sa couverture accident du travail via son CFA. Une convention de mobilité signée par cinq parties est obligatoire dans tous les cas. Côté financement, Erasmus+, les régions et certains OPCO couvrent le voyage et une partie du séjour, avec des bourses courantes de 500 à 800 € par mois.

Un apprenti a-t-il vraiment le droit de partir à l'étranger ?
Oui, et c'est inscrit noir sur blanc dans le Code du travail depuis 2018.
Avant cette date, la mobilité des apprentis relevait du bricolage juridique : le contrat français n'ayant aucune valeur en dehors du territoire national, les CFA improvisaient des montages fragiles, et beaucoup d'entreprises refusaient tout simplement de laisser partir leur apprenti. La loi Avenir professionnel a créé un cadre spécifique, complété par le décret n° 2019-1086 du 24 octobre 2019 et par un modèle de convention fixé par arrêté.
Le principe est double :
- Mobilité courte (jusqu'à 4 semaines) : le contrat d'apprentissage continue de s'appliquer. L'employeur français reste l'employeur, il verse le salaire, l'apprenti reste couvert par le régime français. C'est le régime le plus simple, et de loin le plus utilisé.
- Mobilité longue (au-delà de 4 semaines, jusqu'à 1 an) : le contrat est mis en veille. Les clauses relatives à la rémunération, à la durée du travail, à la santé et à la sécurité sont suspendues et remplacées par celles du pays d'accueil. La période reste prise en compte pour l'ancienneté et pour la durée totale du contrat.
Point crucial que beaucoup ignorent : la durée totale de mobilité ne peut pas dépasser un an, et la période effectuée en France doit représenter au moins six mois sur l'ensemble du contrat. Autrement dit, un contrat d'un an autorise au maximum six mois à l'étranger.
« La mise en veille n'est ni une rupture, ni une suspension au sens classique : le contrat existe toujours, il est simplement mis entre parenthèses pour ses effets les plus lourds. » — Synthèse des dispositions des articles L. 6222-42 et suivants du Code du travail.
Quelles démarches faut-il engager, et dans quel ordre ?
C'est là que les projets s'effondrent : non pas sur le droit, mais sur le calendrier. Une mobilité se prépare six à neuf mois à l'avance.
1. Parler au CFA avant l'employeur
Contre-intuitif, mais efficace. Votre CFA sait si votre diplôme prévoit une unité facultative de mobilité (c'est le cas de nombreux BTS, du bac professionnel via l'unité facultative « mobilité », et de la plupart des titres RNCP de niveau 6), si l'établissement détient une charte Erasmus+ et s'il a des partenaires dans le pays visé. Un CFA titulaire d'une accréditation Erasmus+ peut vous financer sans que vous montiez de dossier individuel — c'est un gain de temps considérable.
2. Présenter le projet à l'employeur avec des arguments concrets
L'employeur peut refuser : la mobilité n'est pas un droit opposable. Il faut donc vendre le projet. Les arguments qui fonctionnent :
- pendant la mise en veille, l'employeur ne verse plus de salaire (économie directe de plusieurs milliers d'euros) ;
- l'apprenti revient avec une compétence linguistique et une capacité d'adaptation utiles à l'entreprise ;
- si l'entreprise a des filiales, fournisseurs ou clients à l'étranger, la mobilité peut se faire au sein du groupe, ce qui rassure sur l'encadrement.
3. Faire signer la convention de mobilité
Document obligatoire, il engage cinq signataires : l'apprenti (et son représentant légal s'il est mineur), l'employeur français, l'organisme de formation français, l'entreprise ou l'établissement d'accueil à l'étranger, et l'organisme de formation étranger le cas échéant. Elle précise les dates, les objectifs pédagogiques, les compétences visées, les modalités d'évaluation, le régime de protection sociale et la prise en charge des frais.
Sans convention signée avant le départ, la période n'est pas validée au titre de la formation. Aucune régularisation rétroactive n'est prévue.
4. Prévenir l'OPCO et, pour les mobilités longues, l'administration
L'avenant de mise en veille est transmis à l'OPCO qui a enregistré le contrat. Le CFA se charge le plus souvent de la déclaration.

Qui paie quoi pendant la mobilité ?
Le tableau ci-dessous résume les deux régimes. C'est le point que les alternants doivent regarder en premier, parce qu'il détermine la faisabilité financière du projet.
| Mobilité ≤ 4 semaines | Mobilité > 4 semaines (mise en veille) | |
|---|---|---|
| Contrat applicable | Contrat français maintenu | Droit du pays d'accueil pour le travail |
| Salaire | Versé normalement par l'employeur | Suspendu (maintien possible mais facultatif) |
| Employeur responsable | Employeur français | Structure d'accueil à l'étranger |
| Protection accident du travail | Régime français (employeur) | Régime français via le CFA (cotisation prise en charge par l'État) |
| Couverture maladie en Europe | Carte européenne d'assurance maladie (CEAM) | CEAM + assurance complémentaire vivement conseillée |
| Durée décomptée dans le contrat | Oui | Oui |
| Convention obligatoire | Oui | Oui, avec avenant de mise en veille |
Deux précisions issues des textes officiels et des fiches du ministère du Travail et de l'Agence Erasmus+ France / Éducation Formation :
- La carte européenne d'assurance maladie (CEAM) se demande gratuitement sur le compte Ameli, idéalement trois semaines avant le départ. Elle est valable deux ans et couvre les soins médicalement nécessaires dans l'Espace économique européen, en Suisse et au Royaume-Uni. Elle ne couvre ni le rapatriement, ni les frais avancés dans le privé.
- Hors Europe (Canada, Québec, Japon…), la CEAM ne s'applique pas : il faut une assurance santé et rapatriement dédiée, souvent exigée par l'établissement d'accueil.
Pour les mobilités longues, un point pratique compte autant que le droit : la banque. Ouvrir un compte permettant les paiements sans frais en devises, ou au moins vérifier les commissions de sa carte, évite de perdre plusieurs dizaines d'euros par mois en frais de change.
Comment financer un départ quand on gagne un salaire d'apprenti ?
C'est la vraie question, surtout dans un contexte où les aides à l'embauche ont été réduites et où les budgets des alternants sont tendus.
Erasmus+ : le socle du financement
Le programme Erasmus+ 2021-2027 couvre explicitement l'enseignement et la formation professionnels (EFP), donc les apprentis. Deux voies :
- Via un CFA accrédité ou membre d'un consortium : vous candidatez en interne, le CFA gère les fonds. Bourse mensuelle indicative de 500 à 800 € selon le pays (les pays du groupe 1 — Danemark, Irlande, Suède, Norvège — sont mieux dotés), plus un forfait voyage calculé selon la distance.
- Mobilités courtes (12 à 30 jours) : un forfait journalier existe, généralement plus élevé par jour que pour les longs séjours.
Depuis plusieurs éditions du programme, des compléments d'inclusion existent pour les participants ayant moins d'opportunités : situation de handicap, boursier sur critères sociaux, contraintes familiales. Ils s'additionnent à la bourse de base, et ils sont largement sous-demandés.
Les autres guichets à ne pas oublier
- Les conseils régionaux : la plupart proposent une aide à la mobilité internationale des apprentis, souvent entre 200 et 1 000 €, cumulable avec Erasmus+. Les conditions varient fortement d'une région à l'autre — c'est le premier réflexe à avoir.
- L'OFAJ (Office franco-allemand pour la Jeunesse) finance les mobilités vers l'Allemagne, y compris pour les apprentis, avec un dispositif spécifique de formation professionnelle.
- L'Office franco-québécois pour la jeunesse (OFQJ) pour les projets au Québec.
- Certains OPCO prennent en charge des frais annexes (visa, assurance, préparation linguistique) dans le cadre du financement du contrat.
À budget, un point souvent négligé : le logement des premières semaines. Une valise cabine rigide bien dimensionnée évite les suppléments bagages sur les compagnies low-cost, et un adaptateur de prise universel épargne une course improvisée le premier soir. Ce sont des détails, mais sur un budget d'apprenti, ils comptent.

Comment préparer la partie linguistique et professionnelle ?
Une mobilité ratée est presque toujours une mobilité mal préparée sur le plan de la langue et des attentes de poste.
Sur la langue. Erasmus+ met à disposition la plateforme OLS (Online Language Support), gratuite pour les participants : test de niveau et cours en ligne. Elle est efficace pour l'écrit, beaucoup moins pour l'oral professionnel. En complément, trois ou quatre mois avant le départ :
- travailler le vocabulaire de votre métier plutôt que l'anglais général — un apprenti en maintenance industrielle n'a pas les mêmes besoins qu'un apprenti en gestion ;
- un manuel d'anglais professionnel avec fichiers audio reste l'outil le plus rentable pour ancrer les tournures utilisées en réunion ;
- pratiquer l'oral vingt minutes par jour, même seul, plutôt qu'une heure le dimanche.
Sur le poste. Demandez à l'entreprise d'accueil, par écrit, trois choses avant de partir : à qui vous rendez compte, quelles missions concrètes vous occuperont, quels horaires. Ces informations doivent de toute façon figurer dans la convention. Un carnet de bord tenu chaque semaine (missions, difficultés, compétences acquises) vous servira au retour pour l'évaluation, et souvent pour votre soutenance.
Sur l'administratif. Constituez un dossier numérique et papier : convention signée, CEAM, attestation d'assurance, contacts d'urgence, copie de la pièce d'identité. Un scanner portable de documents ou simplement une application d'archivage bien organisée évite les allers-retours pénibles depuis l'étranger.
Que se passe-t-il au retour ?
C'est la partie que personne n'anticipe, et pourtant elle conditionne la valeur du séjour sur un CV.
À la fin de la période, l'apprenti réintègre automatiquement son entreprise aux conditions initiales du contrat : même salaire, même poste ou poste équivalent, même maître d'apprentissage sauf changement d'organisation. La mise en veille prend fin de plein droit à la date prévue par l'avenant.
Trois documents doivent vous être remis :
- L'Europass Mobilité, délivré gratuitement, qui décrit les compétences acquises et est reconnu dans toute l'Union européenne. Il se demande avant le départ, via le CFA.
- Une attestation de l'entreprise d'accueil détaillant les missions.
- Le relevé d'évaluation pédagogique si la période valide une unité du diplôme.
Sur le CV, une mobilité bien racontée vaut mieux qu'une ligne vague. Décrivez le contexte (pays, structure, durée), les missions et un résultat mesurable. C'est exactement le type d'élément qui fait la différence lors d'un entretien de recrutement, comme nous l'expliquons dans notre guide pour réussir son entretien d'alternance.
Et si vous préparez déjà la suite de votre parcours, vérifiez l'impact d'une mobilité sur votre rémunération de deuxième ou troisième année avec le simulateur de rémunération, et regardez les aides financières mobilisables au retour. Pour ceux qui n'ont pas encore signé, la mobilité est un excellent argument à évoquer en entretien : consultez les offres d'alternance en ciblant les groupes internationaux, souvent les plus ouverts à ce type de projet.

Les erreurs les plus fréquentes
- Partir sans convention signée : la période n'est pas validée, et l'apprenti est juridiquement en absence injustifiée.
- Confondre mobilité et congé : la période à l'étranger n'est pas prise sur les congés payés, elle fait partie de la formation.
- Oublier de demander la CEAM : le délai de traitement peut atteindre trois semaines.
- Négliger le maintien du salaire : en mise en veille, le salaire s'arrête sauf accord contraire. Négociez-le explicitement, par écrit, dans l'avenant — certains employeurs acceptent un maintien partiel.
- Ne pas cumuler les aides : Erasmus+ et aide régionale sont, dans la quasi-totalité des régions, cumulables.
- Attendre le dernier moment : les appels à candidatures des CFA se clôturent souvent en janvier-février pour un départ à l'automne suivant.
Ce qu'il faut retenir
La mobilité européenne en apprentissage n'est plus un parcours du combattant : le cadre juridique existe, les financements aussi, et les CFA sont de plus en plus nombreux à être accrédités Erasmus+. Le vrai obstacle reste le délai de préparation et l'accord de l'employeur.
Concrètement, si vous visez un départ pour l'année scolaire 2027-2028, la bonne fenêtre pour en parler à votre CFA, c'est maintenant. Et si votre contrat s'achève avant, sachez qu'une mobilité peut aussi se caler sur la fin de formation, quand les missions en entreprise sont souvent moins tendues.
Sources : Code du travail (articles L. 6222-42 à L. 6222-44), loi n° 2018-771 du 5 septembre 2018, décret n° 2019-1086 du 24 octobre 2019, fiches pratiques du ministère du Travail, Agence Erasmus+ France / Éducation Formation, Ameli (carte européenne d'assurance maladie), OFAJ.